Le chant inopportun

Celui qui chante des chansons à un coeur affligé, est comme celui qui ôte son habit dans un temps froid, et comme du vinaigre répandu sur le nitre. (Prov. 25/30).

Chacun de nous admet la vérité de ce proverbe. Il y a des moments où chanter est réellement cruel, et la gaieté une moquerie.

L'essence d'une vraie sympathie est de partager les émotions des autres, ou, au sens littéral du mot, de souffrir avec eux. La joie exubérante dans une maison visitée par le malheur est aussi déplacée qu'une figure triste dans un repas de mariage. Faire des efforts pour égayer un cœur souffrant qui a besoin d'être guidé et fortifié, c'est offrir des pierres à celui qui demande du pain. L'homme affamé trouve peu de satisfaction à écouter un air joué sur le phonographe; il peut être très agréable d'entendre la musique pendant un repas, mais elle ne peut remplacer celui-ci .

Le Nouveau-Testament montre clairement que la sympathie est une vertu et un devoir pour tout disciple du Seigneur dans la joie avec ceux qui sont dans la joie, et pleurez avec ceux qui pleurent; ayez les mêmes sentiments entre vous." (Rom. 12/15).

Ainsi fit le Seigneur Jésus (Jean 11/35).

Aussi plein d'allégresse que puisse être notre coeur, il est des circonstances où nous devons nous garder d'extérioriser notre joie, sous peine de rendre encore plus amère la douleur de ceux qui souffrent. L'amour de Dieu, qu'il répand dans nos coeur, nous conduira dans ces moments et pourvoira aux grâces et à la puissance nécessaires.

A des funérailles, ou dans la maison atteinte par la maladie ou la douleur, c'est manquer de sagesse que d'essayer de chanter, à moins que ceux qui pleurent ne demandent à entendre un cantique. Le chant peut illuminer les heures les plus sombres et, pour un vrai chrétien, il devrait avoir sa place même dans les détresses les plus profondes, mais il doit être approprié aux circonstances et inspiré par le divin Consolateur.

Un des traits les plus agréables d'un réveil, c'est que tout le monde est poussé à chanter. Les fardeaux sont enlevés; une vie nouvelle est venue. La gloire de Dieu en Jésus a été de nouveau révélée et la joie débordante qui en résulte éclate en chants. Et il doit en être ainsi. Si nous étions remplis du Saint-Esprit, nous devrions
"...nous entretenir par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels chantant et psalmodiant de tout notre cœur au Seigneur." Eph. 5/19.

Mais le résultat réel du baptême de la Pentecôte n'est pas seulement une allégresse qui se traduit par des cris de joie et le chant, c'est aussi d'amener l'homme à faire toute chose selon l'Esprit, le chant compris. "Chanter en Esprit" ne signifie pas seulement chanter en langue ou en prophétisant sous l'inspiration du moment, mais cela signifie également chanter d'une manière compréhensible (1 Cor. 14/15) et en parfait accord avec l'Esprit dans toutes les occasions et les circonstances. Un chant ne se placera jamais mal à propos s'il est véritablement inspiré par l'Esprit. Si le chant devient gênant pour les fidèles vraiment spirituels, s'il attire l'attention sur lui et s'il accapare le temps de toute l'Assemblée pour la gloire d'un individu, nous pouvons être presque sûrs que le chant n'est plus sous l'inspiration du Saint-Esprit, mais le produit de l'esprit humain.

Le chant devient inopportun lorsqu'il ne s'accorde plus avec les désirs de l'Esprit dans la circonstance présente. Cela peut être également vrai . même quand l'Assemblée chante avec entrain et joie un hymne populaire ou un chœur favori, et la tâche d'un vrai pasteur est de veiller à ce que le chant d'une Assemblée soit toujours approprié et à propos.

Il y a des heures où la puissance du Saint-Esprit agit avec force. Dans ces moments-là, le silence est d'or car un chant peut détruire la possibilité d'une atmosphère spirituelle chargée de bénédictions. Ces occasions se présentent à la fin d'un appel évangélique ou quand un esprit de prière et de consécration repose sur une convention. Il faut beaucoup de prudence dans ces moments-là pour entonner un chœur ou un cantique.

Il en est de même pour les services de Sainte-Cène où le chant incessant de chœurs peut devenir une gêne et empêcher tout recueillement individuel.

Nos coeurs ne sont pas nécessairement lourds quand nous sommes devant la table du Seigneur, et en réalité, ils devraient être joyeux et pleins d'actions de grâces mais néanmoins, nous nous rappelons la mort du Seigneur et trop de chants sont déplacés, à moins qu'ils ne soient appropriés et dans l'esprit de la Sainte-Cène. La note dominante de l'évangélisation actuelle est la joie! Par l'attraction de la joie, il ne peut y avoir aucun doute, il était nécessaire de détruire une fois pour toutes l'idée fausse que la religion est une chose triste, avec des vêtements noirs, des fenêtres assombries et des figures longues. Mais il semble presque qu'il y ait un danger de surfaire l'élément "joie" dans l'évangélisation de nos jours.

Des campagnes sont engagées péniblement par un enchaînement incessant de chœurs, jusqu'à ce que l'Assemblée soit littéralement à bout de souffle et le bras du conducteur de chant, douloureux de fatigue. Bien plus, on peut se demander jusqu'à quel point nous avons raison d'encourager quantité de gens, non encore sauvés, à chanter avec nous : "J'ai la joie, la joie, la joie dans mon cœur" ou de dire "Amen" quand nous demandons si tous sont heureux.

Si l'esprit de vrai réveil repose sur une Assemblée et sur l'évangéliste, il y aura beaucoup de cœurs lourds à cause du péché. Pour ceux-ci, l'extériorisation d'allégresse qui se traduit sans arrêt par des chœurs et des refrains, auxquels ils ne peuvent s'associer, n'est plus qu'une moquerie. Notre proverbe dit que ce chant sera "comme du vinaigre".

On peut arguer avec vérité que l'homme actuel n'a pas le sentiment du péché et qu'en conséquence, un appel basé sur ce sentiment ne trouvera aucun écho dans les cœurs. Mais si, comme nous le croyons, le péché est une réalité, la repentance reste aussi une réalité.

Les temps semblent mûrs pour un retour à une évangélisation plus sérieuse. Le monde a toujours le cœur lourd, malgré sa frivolité apparente et sa recherche des plaisirs. Finalement, à l'heure qui vient, quand son angoisse et sa douleur ne pourront plus se cacher, il rejettera avec mépris une Église qui lui est apparue comme s'efforçant d'être un "joyeux compagnon" et recommandant un bon chant plutôt que des larmes de repentance. Le coeur rempli a ses chants sans paroles, de même qu'il a ses prières des lèvres sans qu'aucun son ne sorte. Chanter au Seigneur une mélodie dans le coeur, est l'expérience heureuse et continuelle d'un chrétien rempli du Saint-Esprit. Parce que le chant ne se fait pas toujours entendre, nous ne pouvons pas conclure qu'il a cessé. Comme certaines rivières africaines qui coulent sous le sol pendant un temps pour ressortir plus loin, le chant est toujours là.

Le fruit de l'Esprit : douceur, amour, contrôle de nous-mêmes, nous contraindra parfois à réprimer notre chant en compagnie de ceux qui souffrent, mais le fait qu'il y a constamment un chant dans notre cœur, apportera une grande puissance à notre sympathie. La musique de l'âme se manifestera dans la lumière des yeux, le ton de la voix et jusque dans l'attitude.

Un chant entendu peut faire réellement souffrir, mais le chant du coeur, bien qu'il ne soit pas exprimé en paroles, sera senti par l'affligé, et portera son précieux message d'espoir et de réconfort. Grâces soient rendues à Dieu : le résultat d'un tel ministère (silencieux et pourtant éloquent) fait naître dans le cœur affligé une mélodie qui, bientôt, jaillira des lèvres d'où la joie semblait disparue pour toujours.

Alors, notre propre chant peut s'élever à nouveau, dans toute sa plénitude et nous louons ensemble le Rédempteur qui donne "un diadème au lieu de la cendre, une huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d'un esprit abattu".

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Donald Gee